La mer a de tout temps attiré l'homme. Toutefois, pendant des millénaires, l'accès à ce milieu était limité par l'hostilité, les dangers et les mystères des océans. La navigation était alors restreinte à des usages commerciaux, tels que la pêche et le transport, ou à l'expression de la puissance des nations. C'est dans ce contexte maritime, riche en défis et en innovations naissantes, que l'America's Cup, l’événement emblématique du monde de la voile, a vu le jour. Bien plus qu'une simple compétition sportive, elle incarne l'excellence, l'innovation et la passion pour la navigation. En tant que plus ancienne compétition sportive internationale encore disputée, elle représente un héritage maritime unique, façonnée par plus de 170 ans d'histoire riche en exploits et en rivalités.
Les Racines d'une Légende : La Naissance de l'America's Cup en 1851
L'histoire de l’America’s Cup est marquée par des rivalités intenses entre nations, des défis technologiques et des avancées révolutionnaires dans la conception des voiliers. Tout a commencé en 1851, en marge de l'Exposition universelle de Londres, lorsque le Royal Yacht Squadron organisa une régate internationale autour de l’île de Wight. John Cox Stevens, au nom du New York Yacht Club, a lancé un défi à lord Wilton, commodore du Royal Yacht Squadron, un geste audacieux qui allait marquer le début d'une ère nouvelle dans la voile de compétition. La goélette America, représentant les États-Unis, devait s'opposer aux meilleures unités britanniques au cours de ces régates exceptionnelles. Le défi avait été relevé, et l'issue de cette confrontation allait graver son nom dans les annales. Dans les parages de l'île de Wight, l'America devança ses quinze concurrents britanniques avec une maîtrise incontestable, et remporta ainsi une coupe en argent d'une valeur de 100 guinées. L’aiguière d’argent, fabriquée en 1848 pour le Royal Yacht Squadron par le bijoutier et orfèvre londonien Robert Garrard, fut rapportée aux États-Unis en septembre 1851 sous le nom de « Coupe de Cent Guinées », avant de devenir officiellement, en juillet 1857, l’« America’s Cup », en hommage à la goélette victorieuse qui avait osé défier et conquérir les eaux britanniques.
L'Ère de la Suprématie Américaine et les Règlements Fondateurs
La victoire de la goélette America en 1851 marqua le début d'une période de domination sans précédent pour les États-Unis dans l'histoire de la Coupe. Les Américains conserveront leur trophée durant 132 ans, une ère de suprématie inégalée dans le monde du sport, après avoir relevé victorieusement 25 défis. Cette période fut caractérisée par des règles de compétition spécifiques, dictées par le détenteur du trophée, le New York Yacht Club (NYYC). Le Défi est toujours présenté par un Yacht Club, et non par un pays, un propriétaire ou un sponsor, ce qui souligne l'importance des institutions nautiques dans cette compétition. Le Défi oppose le Defender, le détenteur du Trophée, à un Challenger unique, ce qui garantit une confrontation directe et épique.
Les règles du Défi - dates, lieu, règles de jauge et de course - sont fixées par le Defender. Parmi ces règles, il y en eut deux qui perdurèrent longtemps et qui gênèrent considérablement les challengers souhaitant arracher le précieux trophée aux Américains. Premièrement, le bateau challenger devait être construit quasi exclusivement dans le pays du Yacht Club challenger. Deuxièmement, son équipage devait être exclusivement composé de nationaux de ce pays. Ces stipulations, bien que visant à préserver l'intégrité et l'identité nationale de chaque défi, imposaient des contraintes significatives en termes de ressources et de talents, limitant la portée internationale de la compétition pendant de nombreuses décennies. La suprématie américaine prit fin de manière spectaculaire en 1983, lorsque John Bertrand, à la barre d'Australia II, parvint à ravir le trophée à Dennis Conner, qui défendait le titre avec Liberty. Cet événement historique marqua la fin d'une ère et le début d'une nouvelle page pour l'America's Cup, ouvrant la voie à une compétition plus mondialisée.
L'Ouverture Internationale et l'Audace Française : L'Époque du Baron Bich
Après plus d'un siècle de domination anglo-saxonne, la Coupe de l'America a connu une période de renouveau et d'internationalisation, largement impulsée par l'audace et la détermination d'acteurs européens. L'année 1970 fut particulièrement significative. Cette 21e édition de l'America's Cup sera marquée par la première participation des Français, mais aussi par l'instauration de nouvelles régates de sélection, qui sera en vigueur sur les prochaines éditions, excepté celle de 1988 et 2010. Le New York Yacht Club (NYYC), organisateur du Trophée, permit au "Challenger of Record", le yacht-club présentant le premier défi pour la compétition, d'organiser une régate entre plusieurs concurrents.
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C'est dans ce contexte que Marcel Bich, industriel français derrière le célèbre stylo Bic et yachtman passionné, entra en scène. Rêvant de la Coupe de l'America depuis plus de cinq ans, il lança la construction du voilier France, un 12 mètres JI, classe emblématique de l'époque pour les défis de l'America's Cup. Ce bateau, témoin de son ambition, fut d'ailleurs classé monument historique en 1992. Pour cette première participation française, le Baron Bich décida de relever le défi et d’affronter les anglo-saxons, faisant porter en 1970 son premier défi par le Cercle de la Voile de Paris. C'était la première fois qu'un Challenger n’appartenant pas au monde anglo-saxon lançait un défi aux Américains, au côté des Australiens de « Gretel II » (Royal Sidney Yacht Squadron), marquant ainsi un tournant dans l'histoire de la compétition. Pour la première fois également, le NYYC, détenteur du Trophée, organisa à l’initiative du Baron Bich une sélection entre deux Challengers, la Herbert Pell Cup, pour n’en retenir qu’un au final. Le bateau France fut barré par plusieurs skippers de renom, dont Louis Noverraz, Popie Delfour et Marcel Bich lui-même, avec au poste de navigateur la légende Éric Tabarly, figure emblématique de la voile française.
Le Baron Bich, fort de sa première expérience, se relança à l’assaut de la Coupe dès 1974. Il décida de retourner à Newport pour cette nouvelle édition et présenta un nouveau Challenge, toujours sous les couleurs du Cercle de la Voile de Paris. Cette fois-ci, il engagea le champion du monde de 5,5 MJI Jean-Marie Le Guillou pour barrer France, le même bateau, légèrement modifié pour l'occasion. Jean-Marie Le Guillou, sélectionné olympique français des JO de 1972, apportait son expertise et son palmarès à l'équipe. Les défis successifs des Français, avec l'engagement passionné du Baron Bich, relancèrent l’intérêt mondial pour une compétition qui avait tendance à s’essouffler, car jugée trop anglo-saxonne.
L'engouement ne faiblit pas. Dès 1977, pour la 23e édition, Marcel Bich fit construire le France II. Cependant, les premiers essais de ce nouveau voilier furent décevants et il s'avéra que ce nouveau voilier était moins rapide que le vieux France, âgé de 7 ans, une illustration des défis techniques et des complexités inhérentes à la conception des bateaux de l'America's Cup. C'est Bruno Troublé, dont la carrière sera jalonnée de participations à l'America's Cup, qui était alors double… À partir de cette période, la compétition se mondialisa rapidement. Dès 1977, ce sont quatre Challengers, dont un français, qui s’affrontèrent. Et à partir de 1983, tous les Challengers s’affrontèrent dans une importante compétition préalable visant à en sélectionner un seul, le « Louis Vuitton Challenge », précurseur des séries de sélection actuelles. En 1987, ce sont même 13 Challengers, dont deux français, qui s’affrontèrent, témoignant de l'ampleur de cette mondialisation.
L'Europe a retrouvé le goût de la victoire en 2003, lorsque la Coupe de l'America revint pour la première fois sur le continent, grâce au défi suisse Alinghi, qui domina Team New Zealand sur un score sans appel de 5-0 en finale. Cet événement souligna la capacité de l'Europe à rivaliser et à exceller dans cette compétition de haut niveau, rappelant que l'Europe est le berceau de l'America’s Cup, même si elle a été plus souvent aux États-Unis, en Nouvelle-Zélande ou en Australie.
L'Évolution des Voiliers et la Quête de la Vitesse : Des Monocoques Classiques aux Foils Révolutionnaires
L'histoire de l'America's Cup est indissociable de l'évolution des voiliers, passant des goélettes majestueuses et des monocoques classiques comme les 12 mètres JI de l'époque du Baron Bich, à des machines volantes défiant les lois de la physique. L'innovation est au cœur de l'America's Cup, avec des avancées technologiques telles que les voiles à aile et les foils révolutionnaires, redéfinissant les limites de la performance en mer et marquant un contraste saisissant avec les "anciens voiliers". Le record de vitesse actuel témoigne de cette course à l'innovation : 53,31 nœuds, soit près de 99 km/h, établi par les Américains en 2021. On estime que les vitesses sur le parcours de Barcelone en 2024 seront 10% plus élevées, repoussant toujours plus loin les frontières de ce qui est possible sur l'eau.
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Depuis 2017, l'introduction de l'AC75 a révolutionné les bateaux de l'America's Cup. Ces monocoques à foils ont transformé la compétition, offrant des vitesses et des sensations inédites. En 2018, l’AC75 Class Rule a réduit les équipages et agrandi les foils pour des courses encore plus rapides et spectaculaires. La 37e America's Cup, prévue cette année, se déroulera sur des voiliers monocoques à foils AC75 version 2, une évolution des AC75 de 2021. Ces nouvelles versions intègrent des foils agrandis pour un décollage plus rapide et une vitesse accrue, tandis que la réduction de l'équipage à 8 membres met davantage l'accent sur la coordination et la performance individuelle. Mesurant 20,7 mètres de long, avec un mât impressionnant de 26,5 mètres et un poids de 6,5 tonnes, l'AC75 peut dépasser les 50 nœuds, propulsant l'America's Cup vers de nouveaux records de vitesse et une expérience visuelle à couper le souffle.
Pour préparer ces défis techniques, plusieurs types de bateaux sont désormais utilisés. L'AC40, dévoilé en 2022 et récompensé par World Sailing en 2023, est utilisé dans les régates préliminaires de l'America's Cup. Mesurant 11,3 mètres de long, avec un mât de 18 mètres et un poids de 2 tonnes, il offre des courses dynamiques et serrées, permettant aux équipes de se familiariser avec les performances des foils et d'affiner leurs stratégies. Les LEQ12 sont des bateaux de test essentiels, utilisés par les équipes pour recueillir des données de conception et expérimenter de nouvelles configurations. Ils ont une longueur de coque de 12 mètres maximum et ont été essentiels dans la préparation des équipes pour la 37e America's Cup. Ces bateaux servent de préparation et n'ont aucune incidence sur le résultat final de l'America's Cup. Le defender, déjà qualifié pour la finale en tant que détenteur du titre, utilise ces régates et ces bateaux de test pour s'entraîner, car il ne participe pas aux Challenger Selection Series, conservant ainsi un avantage stratégique en matière de développement et de pratique.
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