L'existence d'Alain Kalita est une ode à la liberté, à la persévérance et à la réalisation de rêves qui, pour beaucoup, resteraient inaccessibles. Ce "p'ti gars ordinaire", chaudronnier de profession, est l'incarnation même de l'aventurier moderne, celui qui a osé transformer ses aspirations les plus profondes en une réalité tangible, sillonner les mers du globe à bord d'un voilier né de ses propres mains. Son parcours, jalonné de défis immenses et de moments de grâce, est une source d'inspiration, un témoignage vibrant de ce que la volonté humaine peut accomplir face à l'immensité de l'océan. Ses aventures ne sont pas seulement des récits de navigation, mais aussi des explorations intérieures, des quêtes de sens qui se sont enrichies au fil des rencontres, des paysages et des réflexions.
Les Racines d'un Rêve : De Compans aux Horizons Lointains
L'histoire d'Alain Kalita commence loin des embruns, dans le paisible village de Compans. C'est là, dans le jardin de la maison familiale où il vivait avec sa mère, qu'il a nourri une ambition singulière : celle de construire son bateau et de prendre le large. Ce rêve, qu'il portait en lui, n'était pas une simple lubie mais une véritable vocation, une aspiration profonde à l'autonomie et à la découverte. Il n’avait qu’un rêve, construire son bateau et partir… Et c'est avec une détermination inébranlable qu'il a commencé à concrétiser cette vision. Dans son jardin, il en a d’abord bâti un, puis un deuxième. Ces premières réalisations, fruits de son travail acharné et de sa passion pour l'ingénierie navale, ont été les fondations de son destin de navigateur, le préparant aux défis futurs. Il a ainsi jeté les bases d'une vie dédiée à l'exploration, prouvant que même les plus grands voyages débutent par des actes concrets et une vision claire.
Son parcours est d'autant plus remarquable qu'il a su cultiver une philosophie de vie où la liberté est primordiale. Interrogé sur le sponsoring, l'auteur a répondu qu'il voulait « rester libre et ne rien devoir à personne ». Cette indépendance farouche a guidé ses choix, lui permettant de naviguer selon ses propres règles, sans les contraintes extérieures souvent associées aux grandes expéditions maritimes. Cette approche confère à ses aventures une authenticité rare et précieuse, où la soif de découverte et la pureté de l'expérience priment sur toute autre considération. C'est cette intégrité qui fait d'Alain Kalita non pas un héros auto-proclamé, mais un véritable artisan de ses propres aventures, dont les récits sont empreints de sincérité et d'une profonde humanité.
Le Premier Grand Départ : Solitaire, Sans Escales et Re-naissance
En septembre 1988, à l'âge de vingt-cinq ans, Alain Kalita s'apprête à réaliser son premier grand exploit : un tour du monde en solitaire et sans escale. Une entreprise audacieuse, d'autant plus que les conditions de l'époque étaient radicalement différentes de celles d'aujourd'hui. Pas de GPS, pas de balise de détresse, pas de radio, aucun moyen de communication avec la terre, et surtout, aucune expérience préalable de la haute mer. C'est dans cette solitude absolue et cette confrontation directe avec les éléments qu'Alain Kalita a forgé sa légende. Il n'avait qu'un seul désir : faire la même route que le Vendée Globe avec le Naïla, un bateau construit de ses mains. Cette quête, dictée par la passion et la volonté de repousser ses propres limites, a été le théâtre d'épreuves physiques et mentales intenses.
Au cours de cette traversée épique, Alain Kalita a vécu des moments où il a cru sa dernière heure arrivée quand le voilier s’est retourné. Ces expériences extrêmes, où la mort l'invitait à sa table, ont marqué son être au plus profond. Ses aventures, il les relate dans son livre « Je suis né deux fois ». Comme il l'explique : « Je suis né une première fois, bébé et la seconde fois quand j’ai survécu à mon naufrage. » Ce titre symbolique témoigne de la transformation profonde qu'il a subie, une renaissance après avoir affronté les forces implacables de l'océan. La gestion de la peur a été un élément central de cette survie. Le navigateur a répondu : « Oui, mais il faut savoir la gérer, surtout la nuit, j'avais fait une préparation mentale. » Cette capacité à maîtriser ses émotions face au danger est une des clés de son succès.
Lire aussi: Alain Bernard : un champion olympique français
Un épisode marquant de cette période est l'intervention providentielle de Bernard, 93 ans, un opérateur radio amateur qui est devenu son sauveur à distance. Il me parlait, me réconfortait, a passé des heures avec moi, raconte Alain Kalita. Bernard est venu des Deux-Sèvres assister à la soirée de projection et de dédicace de livres, prouvant la force des liens humains qui peuvent se tisser au-delà des distances et des circonstances extraordinaires. Ces récits ne sont pas seulement des chroniques d'événements, mais de véritables leçons de vie, des explorations de la résilience humaine face à l'adversité. L'histoire d'une passion, de celle qui vous emporte, vous broie et vous laisse épuisé, dessinant votre vie à grands traits de couleur. Elle vous fait côtoyer la folie, marcher à pas de géant et coûte que coûte, même quand la mort vous invite à sa table - d'où le titre de cet ouvrage puisque l'existence de l'auteur a failli sombrer en plein océan. Alain Kalita, s'il a vécu ses aventures et mésaventures en accordant rêve et réalité, ne pose pas pour autant au héros. Il raconte dans un récit palpitant tous les événements avec simplicité et humour.
Naïla : Plus qu'un Voilier, une Œuvre de Vie en Aluminium
Le Naïla n'est pas un simple voilier ; il est l'extension d'Alain Kalita, le fruit d'années de travail acharné et d'une ingéniosité sans pareille. C'est un bateau construit de ses mains, une caractéristique qui en dit long sur la philosophie de son créateur. La préférence d'Alain pour l'aluminium est manifeste : « J'aime l'aluminium. » Ce matériau, contrairement au bois qui est sujet à la pourriture, offre une résistance exceptionnelle et une capacité importante avant de se déchirer, une qualité essentielle pour affronter les rudes conditions océaniques. Il mesure avec l'acier, mais sans les inconvénients de corrosion. Cependant, le travail de l'aluminium présente ses propres défis, notamment la nécessité que les soudures doivent se faire en dehors de tout courant d'air, une condition sine qua non pour éviter que la qualité de la soudure, en général, ne soit médiocre. Pour Alain, une bonne soudure c'est pareil : pas de nœud, pas de contrainte, une comparaison poétique pour souligner la fluidité et la solidité de l'assemblage.
La construction du Naïla est un processus méticuleux et exigeant, débutant par la création d'un chantier, une structure solide en bois et en métal, posée sur le sol de son jardin. C'est sur cette base que le futur voilier prend forme. La première étape est la pose d'un faux-quille dans le sol. Cette partie fondamentale de la structure est ensuite recouverte de tôles métalliques jusqu'à ce qu'elle soit entièrement recouverte de ses tôles. L'ensemble, à ce stade, pèsera environ une tonne et demie. Vient ensuite la mise en place de la carlingue, cette pièce maîtresse qui traverse le bateau dans sa longueur et sa largeur. Puis, les couples, au nombre de onze, puis les vingt-deux lisses et enfin le bordé. Les couples sont espacées de quatre-vingts centimètres, et chaque couple est une pièce maîtresse. Elles sont les muscles de la bête, conférant au bateau sa force et sa rigidité. Comme la peau, le bordé des tôles vient recouvrir l'ensemble, avec des soudures tous les quinze centimètres. Le travail avec la tôle de un centimètre d'épaisseur est physique, et Alain se souvient des copeaux d'alu brûlants sur son visage, une preuve de l'intensité de son engagement. Au final, la structure de la coque est terminée, évoquant un grand oiseau de marbre, prête à prendre vie sur l'eau.
Le processus d'assemblage du bordé, couche par couche, est une autre prouesse technique. Pour chaque tôle, une cale de bois et un palan à cordes sont nécessaires pour la remonter et la souder. Une fois la tôle en place, il est temps pour Alain de réaliser le cordon de soudure, un travail précis et répétitif qu'il doit continuer plus loin pour chacune des vingt-huit tôles dont la coque est composée. Après ces longues étapes, le grand moment de retournement de la coque approche, une manœuvre qui nécessite ingéniosité et aide. Une grande poutre de bois est installée sur des tréteaux de part et d'autre de la coque. Sur cette poutre sont fixés deux petits palans* à cordes, permettant de suspendre la coque. Mon grand-père, je trouve une fois de plus mon bonheur. Des roulements de diamètre adapté, dénichés ici, sont ajoutés, et des roues de scooter sont scellées au sol pour guider le mouvement, évitant ainsi des problèmes ultérieurs. La coque est ensuite tirée par des cordes allant vers l'avant.
La conception de la timonerie, l'espace où Alain passerait de longues heures en mer, est un exemple de son approche pragmatique et fonctionnelle. Depuis que le pont est terminé, il reste un trou juste devant le cockpit, à l'endroit où sera la timonerie. Il la voulait la plus petite possible pour qu'elle s'intègre bien dans la ligne générale du bateau, tout en étant confortable à l'intérieur. J'y passerai beaucoup de temps, pour veiller, dormir ou à la barre en cas de mauvais temps, explique-t-il. Le dessin sur plan est une bonne chose, mais la voir en réalité est bien mieux. Pour cela, il fabrique plusieurs modèles en carton, changeant tour à tour la hauteur ou l'inclinaison des côtés. À force de tâtonnements, il croit être arrivé à un bon compromis. Sur la timonerie, la descente se composera horizontalement d'un capot basculant et verticalement d'une petite porte. Par mauvais temps, il pourrait fermer le capot hermétiquement ; seule la porte lui servirait à entrer et à sortir. Alain met en garde contre la tentation du fignolage, le piège dans lequel de nombreux amateurs tombent, passant des années à parachever leur réalisation. Pour le reste, il va faire simple et fonctionnel. L'aménagement intérieur est également conçu pour l'efficacité : des tasseaux de bois, sur lesquels viendront se boulonner les feuilles de contreplaqué, et tout sera peint en blanc, créant un espace lumineux et épuré.
Lire aussi: « La Piscine » : un écrin de style intemporel
Le Naïla est aussi le reflet d'une évolution technologique. En 2013, Alain Kalita a équipé Naïla d'une hélice JPROP, ce qui a permis d'atteindre une vitesse moyenne supérieure de 1/2 à 1 nœud. Une amélioration significative qui témoigne de sa constante recherche d'optimisation. Avec 30 ans d'existence célébrés en octobre 2017, le Naïla a également montré des signes de l'âge : l'antidérapant de 18 ans d'âge était bien usé depuis plusieurs années, et après 30 ans, les hublots étaient faïencés, voilant le paysage extérieur. Ces détails soulignent la réalité de la vie en mer et la nécessité d'un entretien constant pour un compagnon de voyage aussi durable. La philosophie d'Alain se résume parfaitement : « Plus le bateau est simple et plus il ira loin. » Une maxime qui guide non seulement la conception du Naïla, mais aussi l'ensemble de ses aventures maritimes.
La Rencontre et le Voyage à Deux : "Elle rêve avec moi"
Après son premier tour du monde solitaire, la vie d'Alain Kalita prend un nouveau tournant avec la rencontre de Corinne Viltrouvé. À la suite de l'émission que Thalassa lui avait consacrée, Corinne Viltrouvé lui écrit, en constatant qu'ils sont nés le même jour. Cette coïncidence étonnante, cet alignement des destins, a jeté les bases d'une relation profonde. Leur relation est née. En 1999, ils décident de partir ensemble sur une route peu empruntée par les voiliers pour faire des rencontres inattendues. Ce nouveau chapitre de sa vie de marin, partagé avec Corinne, contraste avec la solitude de ses premières aventures. Si l'ancien marin solitaire avait décrété que « l'escale n'est pas le voyage », il découvre en compagnie du grand amour, le bonheur infini de s'arrêter et de vivre le monde. Corinne, passagère de la vie en quête d'horizons, finit par trouver sa voie dans le sillage écumant de Naïla en compagnie de son capitaine de cœur.
De cette union et de cette nouvelle aventure est né "Elle rêve avec moi", un livre d'amour et d'amitié. C'est le récit complice de deux amoureux de la mer, partis pour le grand Sud, mais aussi de deux amoureux tout court. Le livre est décrit comme un livre d’amour d’un couple, un livre d’amitiés rencontrées, un livre de mer et un livre d’escales. On le lit comme un chant d'amour et de confiance, où les paysages et les hommes se nourrissent, se renforcent les uns les autres. C'est un livre qui invite à la méditation, où les yeux se perdent dans la beauté du lagon. Ce n'est pas seulement un journal de bord, mais un récit du voyage intérieur, empreint d'émotion et de poésie, d'auto-analyse et de philosophie. Les deux auteurs, qui se sont auto-proclamées écrivains de mer, y partagent leurs rêves et leurs challenges, plus ou moins grandioses.
Le quotidien à bord du Naïla, désormais partagé, est géré avec pragmatisme. Corinne Viltrouvé précise : « Nous avions établi des menus pour un mois. » Quant à l'eau, ils utilisent de l'eau de pluie, de rivière et celle issue de la dessalinisation, des techniques essentielles pour l'autonomie en haute mer. Corinne a également dû faire face à des défis personnels : après des mois de problèmes intestinaux, je me suis découverte une intolérance au gluten il y a 3 ans. Ces détails illustrent les réalités de la vie en voyage, loin des facilités du quotidien. Malgré les épreuves inhérentes à un tel périple, le couple a su trouver la joie et l'émerveillement. Tout est une question de choix, et ils ont choisi de vivre pleinement leur rêve. Ensemble, Alain et Corinne trouvent leur paradis sur les îles lointaines, comme le Cap-Vert et Trindade. Leur voyage n'est pas terminé, le bateau est en Polynésie. Ils reviennent régulièrement en France travailler pour éviter les problèmes financiers et faire durer le plaisir. Comme l'a écrit Gérard de Nerval, je voyage pour vérifier mes rêves. Cette citation résonne profondément avec leur démarche, une quête constante de la beauté du monde et de la richesse des rencontres humaines. Les succès culinaires à bord, comme la choucroute, furent des succès, apportant une touche de familiarité et de réconfort au milieu de l'exotisme.
Lire aussi: Natation Française: Bernard et Bousquet