Introduction
La question de l'affiche européenne sur le voile, ou plus précisément, sur le hidjab, s'inscrit dans un contexte complexe où se mêlent la laïcité, la liberté religieuse et les droits des femmes. Cette thématique a suscité de vives polémiques, notamment en France, et nécessite une analyse approfondie pour comprendre les enjeux sous-jacents.
Liberté Religieuse et Laïcité : Un Débat Fondamental
La Liberté Religieuse : Un Droit Inaliénable
Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion. S’interroger sur le port de signes religieux nécessite au préalable de s’interroger sur la liberté religieuse. Est-elle proclamée en tant que telle ? Si oui, quelles sont ses composantes ? S’il existe une liberté de religion, un droit de manifester celle-ci, le port de signes religieux en est-il une composante, une conséquence, une manifestation ? S’agit-il d’un droit limité ? Si oui, quelles sont ces limites et qui peut les fixer ?
La liberté religieuse est un aspect particulier de la liberté de conscience et d’opinion. La liberté d’opinion consiste dans la liberté d’avoir des opinions de toute nature (politique, syndicale etc.), de ne pas être inquiété à cause d’elles et de pouvoir les exprimer ; la liberté de conscience, quant à elle, consiste en la faculté pour chaque individu d’adhérer ou pas à des croyances.
La liberté religieuse s’intègre dans la liberté d’opinion car elle consiste pour l’individu à donner ou non son adhésion intellectuelle à une religion, à la choisir librement. Mais la religion ne s’épuise pas dans la foi ou la croyance ; elle donne naissance à une pratique qui est l’un de ses éléments fondamentaux. Ainsi, garantir pleinement la liberté religieuse signifie également assurer le libre exercice des cultes.
La Laïcité : Un Principe d'Équilibre
La question du port des signes religieux est indissociable de la question de la laïcité, « ce mot qui sent la poudre » pour reprendre le célèbre mot de Jean Rivero. Indissociable de la laïcité et de la manière dont la liberté de religion trouve ses marques en son sein. Au commencement du délicat débat sur le port des signes religieux était une liberté, la liberté de religion, proclamée directement ou indirectement par divers textes nationaux et internationaux.
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La véritable difficulté provient de la mise en œuvre de la liberté de conscience religieuse, notamment dans les pays où le principe de laïcité n’existe pas. Le cœur de cette problématique est en réalité le droit de manifester sa religion. Droit qui trouve son origine dans la manière dont l’État envisage ses rapports avec la religion.
Différents Modèles de Laïcité en Europe
D’une manière générale, le type de relations existant entre l’État et l’Église va souvent de pair avec un plus ou moins grand respect de la liberté religieuse. Si on laisse de côté l’hypothèse, rare, d’une fusion entre État et religion, deux postures peuvent être globalement identifiées en Europe : l’union ou la séparation entre Église et État.
Dans un système unioniste, une religion peut se voir attribuer le statut de « religion d’État ». C’est ainsi que la Loi fondamentale de la République fédérale d’Allemagne du 23 mai 1949 s’ouvre par la formule suivante : « Conscient de sa responsabilité devant Dieu et devant les hommes, animé de la volonté de servir la paix du monde en qualité de membre égal en droits dans une Europe unie, le peuple allemand s'est donné la présente Loi fondamentale en vertu de son pouvoir constituant ». L’article 9 de la Constitution de Monaco érige expressément « la religion catholique, apostolique et romaine » en « religion d'État ».
Dans un système de séparation de l’Église et de l’État, ce dernier assure la liberté des cultes mais refuse d’intervenir dans le fonctionnement des Églises. L’indifférence de l’État peut être soit une indifférence hostile, soit une indifférence tolérante. La France a opté pour cette dernière forme de séparation, établissant un régime laïc. Mais elle l’a fait avec plus de rigidité que les autres démocraties européennes.
L’article 7 de la Constitution italienne dispose ainsi que « L’État et l’Église catholique sont, chacun dans son ordre, indépendants et souverains. Leurs rapports sont réglementés par les Pactes du Latran. Les modifications des Pactes, acceptées par les deux parties, n’exigent pas de procédure de révision constitutionnelle ». Toutes les confessions religieuses sont également libres devant la loi. L’article 15, 3 de la Constitution du Royaume d’Espagne évoque même l’idée de coopération malgré la séparation : « Aucune confession n'est religion d'État. Les pouvoirs publics tiennent compte des croyances religieuses de la société espagnole et maintiendront les relations de coopération poursuivies avec l'Église catholique et les autres confessions ». La France a choisi, de manière particulièrement tranchée, de se proclamer, dès le premier article de la Constitution, une République « laïque ».
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La laïcité est donc entrée par la porte de l’éducation, avant que la loi de 1905 ne proclame la séparation de l’Église et de l’État.
Le Port de Signes Religieux : Un Débat Européen
La liberté de conscience que l’État laïque doit reconnaître à chacun s’accompagne-t-il du droit d’afficher ostensiblement les signes de son appartenance à telle ou telle religion ? Le problème s’est posé en France à propos du port du foulard islamique dans les années 1990. Aujourd’hui, c’est la loi sur l’interdiction de la dissimilation du visage dans l’espace public qui cristallise toutes les tensions. Dans les pays voisins, notamment en Allemagne, la question des signes religieux est double : il y a eu un débat d’une part sur les signes imposés, d’autre part sur les signes portés.
De manière générale, il n’est pas caricatural d’affirmer que la France a une posture particulièrement ferme quant à l’interprétation de la laïcité. L’encadrement du port du voile est laissé à la discrétion des responsables d’établissements au Royaume-Uni, en Irlande ou aux États-Unis. En France, le terrain semble glisser du respect de toutes les croyances à la négation de toutes.
La Campagne du Conseil de l'Europe et la Polémique
Une Campagne en Faveur du Hidjab
Face à la polémique qui gonflait en France, le Conseil de l’Europe a finalement décidé de faire machine arrière. Une campagne célébrant la diversité et « la liberté dans le hijab » a été retirée mardi par l’organisation. Lancée le 28 octobre par le Programme pour l’inclusion et la lutte contre les discriminations du Conseil et cofinancée par l’Union européenne, cette campagne proposait des portraits de plusieurs jeunes femmes, voilées sur une seule moitié de l’image. Un message en anglais indiquait notamment : « beauty is in diversity as freedom is in hijab » (« la beauté est dans la diversité comme la liberté est dans le hijab »). Le mot « hidjab » est associé via les hashtags à des mots comme « beauté », « liberté », « joie ».
Cette campagne de communication est l’œuvre commune du Conseil de l’Europe (COE) et de l’Union européenne (UE). Elle a été lancée en octobre 2021. En préparation de la Journée de l’islamophobie que le Conseil de l’Europe a instaurée chaque année le 21 septembre, le COE a mobilisé son dispositif de propagande communicationnelle intitulé « WE CAN for human rights speech » cofinancé avec le programme Droits, égalité et citoyenneté de l’Union européenne. Il s’agit d’aider les organisations et les jeunes militants à lutter contre « les discours de haine » en leur fournissant des boîtes à outils médiatiques, en les aidant à organiser des séminaires thématiques, ou en les coachant dans l’organisation de campagnes de communication.
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Vives Réactions Politiques et Sociales
Passée dans un premier temps inaperçue, elle a fini par déclencher une vive polémique. « L’islam est l’ennemi de la liberté. Cette campagne est l’ennemie de la vérité », a ainsi tweeté le polémiste Eric Zemmour, dénonçant un « djihad publicitaire ». « Cette communication européenne en faveur du voile islamiste est scandaleuse et indécente alors que des millions de femmes se battent avec courage contre cet asservissement », a lancé de son côté Marine Le Pen. « Ceci n’est pas une campagne de propagande des Frères musulmans mais du Conseil de l’Europe », a pour sa part ironisé le député Nicolas Dupont-Aignan.
A droite, Valérie Pécresse a elle aussi fait part de sa « stupeur », estimant que le voile n’était « pas un symbole de liberté mais de soumission ». Le député LR des Alpes-Maritimes Eric Ciotti a lui dénoncé une « promotion du voile islamique » et une « négation de nos racines judéo-chrétiennes, de notre civilisation, de l’esprit des Lumières ». Quant au chef de file des sénateurs LR, Bruno Retailleau, il a estimé que le Conseil de l’Europe promouvait « désormais ouvertement la soumission aux mœurs islamistes ».
Au sein du gouvernement, la secrétaire d’Etat chargée de la Jeunesse Sarah El Haïry a indiqué sur LCI que la France avait « fait part de sa désapprobation extrêmement vive, d’où le retrait de cette campagne ».
Ils « faisaient partie d’un projet conjoint » du Conseil et de l’Union européenne « contre la discrimination, dont l’objectif était de sensibiliser à la nécessité de respecter la diversité et l’inclusion et de combattre tout type de discours de haine ».
Les Enjeux Derrière la Campagne
Deux messages sont ainsi envoyés : le premier consiste à banaliser, « fashioniser » et idéaliser le hidjab comme parure, sans considération du fait que certaines femmes peuvent être violées, vitriolées ou brûlées si leur comportement n’entre pas dans les canons de la modestie musulmane, ce qui est le cas assez couramment dans des pays comme l’Afghanistan, l’Iran ou le Mali, plus rarement, mais tout de même, dans certaines banlieues européennes comme Paris ou Bruxelles. Le second message est plus subliminal et s’adresse à l’umma. Un musulman prosélyte ou même juste sincère ne sera pas indifférent à ce visage européen à moitié voilé : signe de l’accomplissement de la prophétie califale qui doit assurer la présence de l’islam partout dans le monde.
L’accent a été mis cette année sur les « discriminations islamophobes genrées ». Il s’agit de faire suite aux conclusions du rapport de l’ONU La Liberté de religion et de conviction sur la haine antimusulmane et l’islamophobie, un rapport sévère qui pointe une recrudescence des actes antimusulmans notamment à l’encontre des femmes en Europe.
L’Union rappelle son souhait de lutter par la réglementation et la jurisprudence contre les discours de haine, mais elle reconnaît - honnêtement - qu’elle n’a (toujours) pas adopté de définition officielle de ce qui constitue la haine antimusulmane ou l’islamophobie.
L’islamophobie a été construite en problème public dans les années 1990. Ceux qui ont activement contribué à le définir, et qui en conservent depuis lors la propriété par la maîtrise des réseaux anti-islamophobie, sont les Frères musulmans européens, membres attitrés ou non de la confrérie. L’objectif est de réintroduire le délit de blasphème et de limiter la liberté d’expression.
Le Port du Voile et le Monde du Travail
La Jurisprudence de la CJUE
La Cour de justice de l’Union européenne vient de rendre 2 décisions sur le port de voile en entreprise. Ainsi, le port de signe visible de nature religieuse peut être interdit dans les entreprises. Dans les 2 affaires jugées par la CJUE, les salariées ont été licenciées suite à leur refus de retirer leur voile au travail. Toutefois, ces 2 affaires se différencient par l’origine de l’interdiction.
Dans la première, l’interdiction est prévue par le règlement intérieur et concerne les salariés en relation avec la clientèle. Dans la première affaire, une entreprise belge interdit à ses employés de porter sur le lieu de travail des signes visibles de leurs convictions politiques, philosophiques ou religieuses et d’accomplir tout rite afférent à ces convictions. Ce principe de neutralité est inscrit dans son règlement intérieur. Une salariée persiste à porter un foulard islamique. Elle est licenciée.
Dans la seconde affaire, une entreprise française demandait à une salariée de retirer son foulard islamique lorsqu’elle allait en mission auprès d’un client. Il faut savoir que des différences de traitement sont autorisées si les restrictions à la liberté religieuse sont justifiées par la nature de la tâche à accomplir et répondre à une exigence professionnelle essentielle et déterminante. Mais des considérations subjectives comme la prise en compte des souhaits particuliers d’un client ne répondent pas à cette exigence.
Les Conditions d'une Interdiction Légitime
Plusieurs conditions doivent être réunies pour qu'une interdiction du port de signes religieux soit considérée comme légitime :
- La condition relative à l’existence de l’objectif légitime.
- Le caractère approprié de la règle interne. Cette règle de neutralité doit être poursuivie de manière cohérente et systématique.
- Le caractère nécessaire de l’interdiction.
Ainsi, d’un pays à l’autre, les solutions peuvent être différentes, compte tenu des traditions et de la législation nationale.
L'Affaire du Hidjab à l'UNEF : Un Cas Spécifique
Liberté d'Expression et Critique
Le port d’un hijab par une représentante du syndicat étudiant UNEF ne relève pas de la laïcité organique stricto sensu. Comme l’affaire du burkini en 2016, il soulève une question de liberté civile. Si on a le droit d’afficher les options politico-religieuses les plus rétrogrades, on doit aussi avoir celui (car c’est le même !) de critiquer, de caricaturer et de désapprouver publiquement ces mêmes options.
Au prétexte que la société civile n’est pas tenue par le principe de laïcité, au prétexte que l’expression religieuse en son sein est licite, faut-il prétendre que le respect de cette expression doive se traduire par le silence de toute critique et de toute désapprobation à son égard ?
Oui, on a le droit de porter le voile, oui on a le droit d’afficher une option politico-religieuse ultra-réactionnaire dans la société civile, y compris lorsqu’on est un représentant syndical. Mais n’oublions pas la réciproque : c’est en vertu du même droit qu’on peut exprimer la mauvaise opinion qu’on a de cet affichage et toute la crainte qu’il inspire.
Banalisation et Pression Sociale
Aujourd’hui, avec un affichage ostensible - c’est le moins qu’on puisse dire - par le choix de la personne d’une de ses représentantes, l’UNEF apporte une contribution remarquée à la série. Cette représentante porte un hijab très soigné dont la discrétion n’est pas la vertu principale.
Il ne s’agit pas, comme en 89 lors de l’affaire de Creil, de tenter de forcer le principe de laïcité sur le terrain de la puissance publique, mais de se déployer - en toute légalité, il faut le répéter - sur le terrain infiniment ouvert de la société civile en répandant, comme si elle était une norme, une vision particulièrement réactionnaire de la « femme musulmane », jetant de facto l’opprobre sur toutes celles qui ne s’y conforment pas.
Les femmes de culture musulmane, ou supposées telles, qui refusent les marquages identitaires subissent cette pression et dans certains lieux on leur rend la vie impossible. Allons-nous accepter que le non-port du voile soit un acte d’héroïsme pour certaines femmes en certains lieux ? L’accepter pour les unes, c’est déjà l’avoir accepté pour toutes !
Un tel fait ne se combat pas par la juridisation. Refuser sa banalisation, le circonscrire comme quelque chose d’insolite, de particulier, c’est l’affaire de la société tout entière qui doit reprendre la main.
Sophismes et Approbation Tacite
Plusieurs sophismes sont souvent utilisés pour justifier le port du voile :
- Sophisme de l’appel à la légalité : « ce n’est pas interdit, les critiques sont impertinentes ».
- Fétichisation d’une figure victimaire coalisante : un opprimé par essence qui, quoi qu’il fasse, doit être sinon soutenu, du moins excusé. Jadis le prolétaire. Ce dernier s’étant fait trop rare, des substituts plus avantageux l’ont supplanté : l’ex-colonisé, sa descendance pour les siècles des siècles et la version la plus rétrograde de la religion qu’on lui attribue, avec tous les adeptes qu’on y amalgame sans s’encombrer de nuances.
Aux yeux de ce prêchi-prêcha, il ne suffit pas de respecter les lois en tolérant ce qu’on réprouve : il faudrait en plus l’applaudir, en accepter la banalisation avec le sourire - sinon vous êtes un affreux réactionnaire liberticide, un « islamophobe ». Si vous froncez le sourcil en présence d’un voile islamique, vous êtes coupable de diviser une société multiculturelle où tout devrait baigner dans l’onction de la bigoterie.