L'Affaire du Voile de Creil (1989): Contexte et Conséquences

Introduction

L'affaire du voile de Creil, qui a éclaté à la rentrée scolaire de 1989, a marqué un tournant dans le débat sur la laïcité en France. L'événement, apparemment mineur, a déclenché une polémique nationale passionnée et clivante, révélant des tensions profondes au sein de la société française concernant l'intégration des musulmans, la place de la religion dans l'espace public et la définition même de la laïcité. Cet article explore le contexte de cette affaire, son déroulement et ses conséquences durables sur la société française.

Genèse de l'Affaire : Un Micro-Événement aux Conséquences Majuscules

À la rentrée 1989, trois collégiennes de l'établissement Gabriel-Havez de Creil, Leïla, Fatima et Samira, arrivent voilées en cours. Le principal du collège leur signifie qu'elles ne peuvent entrer en salle de cours vêtues ainsi, sans pour autant être interdites d'entrer dans l'établissement. Ce qui constitue un micro-sujet éducatif devint pourtant à partir du mois d'octobre 1989 un sujet déchaînant et déchirant l’ensemble des secteurs de la société française.

Les élèves ne sont pas définitivement exclues du collège, et y retournent le 9 octobre. Un accord entre leurs parents et l’établissement les autorise à porter leur foulard dès la sortie des cours, mais pas dans les salles de classe. Elles devaient également cesser « tout prosélytisme religieux à l’intérieur du collège et mettre un frein à leur comportement agressif, notamment à l’encontre des élèves musulmans moins stricts qu’elles dans l’application coranique », détaille Le Figaro. Dans un article datant du même jour, le quotidien relatait alors les paroles des jeunes filles, dans le bureau du directeur de l’établissement : « nous sommes des folles d’Allah, nous n’enlèverons jamais notre foulard, nous le garderons jusqu’à notre mort ».

Un Contexte Sociopolitique Tendu

Montée de l'Islamisme et Radicalisation Religieuse

L'affaire de Creil survient dans un contexte international marqué par une poussée de lectures radicales de l'islam, notamment depuis l'arrivée au pouvoir des religieux en Iran en 1979. Ces lectures, intégristes, fondamentalistes, littéralistes, mais aussi souvent politiques, se déploient également dans les pays où d’importantes populations de religion musulmane sont présentes en raison de l’immigration des décennies précédentes. C’est le cas en France, où, comme on l’a vu plus haut, des revendications pour l’égalité des droits et une meilleure intégration ont eu lieu au début des années 1980.

L'Affaire des Versets Sataniques

À l’automne 1989, on est d’ailleurs encore sous le choc de l’affaire dite des Versets sataniques, du nom de l’ouvrage de Salman Rushdie, écrivain britannique d’origine indienne, qui lui vaut d’être frappé par une fatwa en forme de sentence de mort de l’ayatollah Khomenei, « guide suprême » de la révolution iranienne, le 14 février 1989. Les interdictions du livre, et le déchaînement de haine publique auquel il donne lieu dans le monde arabo-musulman, sont le premier épisode médiatique de cette radicalisation religieuse. Dans l’affaire de Creil, les signes de cette radicalisation sont perceptibles.

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Fractures au sein de la Gauche

La gauche française est divisée sur la question du voile. Lionel Jospin, alors ministre de l’éducation nationale, propose un dialogue avec les parents et les enfants concernés pour les convaincre de renoncer à ces manifestations, mais qu’en cas d’échec de ce dialogue, « l’enfant - dont la scolarité est prioritaire - doit être accueilli dans l’établissement public ». Cependant, Jean-Pierre Chevènement, ministre du même gouvernement, écrit dans Le Monde du 9 novembre : « L’école publique s’est imposée historiquement en France avec l’esprit de libre examen, contre la mainmise de l’Église sur l’éducation et l’esprit des enfants. Si d’autres formes d’obscurantisme se lèvent, l’esprit de libre examen reste aussi nécessaire aujourd’hui qu’hier à la République. Et par conséquent la laïcité ».

L'Appel des Intellectuels Laïques

Le camp laïque se retrouve autour du texte publié le 2 novembre dans Le Nouvel Observateur, « Profs, ne capitulons pas ! » par cinq intellectuels (Elisabeth Badinter, Régis Debray, Alain Finkielkraut, Elisabeth de Fontenay, Catherine Kintzler). Ils affirment que tolérer le foulard islamique, ce n’est pas accueillir un être libre (en l’occurrence une jeune fille), c’est ouvrir la porte à ceux qui ont décidé, une fois pour toutes et sans discussion, de lui faire plier l’échine. Au lieu d’offrir à cette jeune fille un espace de liberté, vous lui signifiez qu’il n’y a pas de différence entre l’école et la maison de son père.

Le Déroulement de l'Affaire : Escalade Médiatique et Politique

L'Emballement Médiatique

Si la question des trois jeunes filles était réglée du côté de Creil, le sujet avait entre-temps pris une ampleur exceptionnelle. Il faisait la une des journaux, était repris sur les télévisions et devenait le sujet de débat numéro un dans le pays. La question du voile était politique et polémique. Pour la première fois en France, un débat sociétal éclatait à son propos. Il opposait les partisans de son interdiction à l’école à ceux qui souhaitaient son autorisation.

Réactions et Prises de Position

SOS Racisme s’engage d’ailleurs à l’époque parmi les défenseurs du port du voile. Via son porte-parole, Malek Boutih, l’association dénonçait l’utilisation du principe de laïcité pour « malmener (des) convictions personnelles ». « En aucun cas, une sanction ne peut être infligée à des élèves en vertu de leur foi », détaillait-il. Dans le camp opposé, on s’insurgeait que la laïcité puisse être aussi facilement remise en cause, en se demandant s’il fallait laisser entrer l’islam à l’école. La question de l’intégration des populations immigrées musulmanes surgissait elle aussi.

L'Intervention du Conseil d'État

Sur le plan politique, et au milieu du battage médiatique, Lionel Jospin, alors ministre de l’Education, avait demandé au Conseil d’Etat de trancher. La juridiction avait estimé que tant qu’elle ne constitue pas « un acte de pression, de provocation, de prosélytisme ou de propagande » et qu’elle ne perturbe pas le déroulement des activités, l’expression de ses convictions religieuses ne pouvait pas être interdite à l’école. Une directive avait alors été envoyée aux enseignants : à eux de décider s’ils acceptent ou non les élèves portant le voile.

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Conséquences et Héritage de l'Affaire de Creil

Multiplication des Cas Similaires et Inégalités de Traitement

Dans les années 1990, les cas similaires vont se multiplier - les décomptes varient mais le chiffre d’un peu plus d’une centaine de cas « conflictuels » semble faire consensus -, les décisions des chefs d’établissements et les recours devant la justice administrative également. Elles ne vont pas toutes dans le même sens, et l’égalité de traitement des élèves, d’un établissement à l’autre, d’une académie à une autre, n’est pas respectée.

La Loi de 2004 sur les Signes Religieux Ostensibles

Il faudra finalement attendre 2004 pour qu’une loi interdise les signes religieux ostensibles, dont le voile fait partie, dans les établissements scolaires (jusqu’au lycée). L’ensemble des fonctionnaires, soumis au devoir de neutralité, ont eux aussi l’interdiction de le porter. Il est en revanche accepté dans l’espace public (rue ou lieux ouverts au public), s’il ne dissimule pas le visage.

Un Débat Toujours Vif

Trente ans plus tard, et comme il en a l’habitude, le voile est de retour au centre des débats. Cette fois, ce sont des accompagnatrices scolaires qui en étaient couvertes qui sont au cœur de la polémique.

Une Laïcité Plus Dure et la Question de l'Islam

« L’affaire de Creil a posé les jalons d’une laïcité plus dure mais aussi développé l’idée que l’islam est en conflit avec cette valeur », analysait ainsi Françoise Gaspard, ancienne maire de Dreux et sociologue, dans Libération en 2017. Pour le sociologue Farhad Khosrokhavar, l'affaire des foulards de Creil est « le commencement d'un affrontement entre une majorité attachée aux valeurs républicaines et une minorité conséquente - les musulmans représentent 6 à 8% de la population française - dont une partie se sent méprisée, abandonnée, rejetée. Du voile au burkini, cette minorité tente ainsi de retrouver une identité.

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